Nous poursuivons aujourd’hui notre petit tour du monde des forêts primaires ravagées, sujet dont on vous rabat les oreilles, et dont vous pourriez vous lasser. Le parti pris de cette promenade sur les différents continents, est de mettre des noms, de multinationales forcément !, derrière cette déforestation catastrophique qui perdure, de partir de ces noms, pour vous raconter des histoires, qui pourraient vous donner envie de lire, bande de feignasses !

Après l’indonésien APP, qui « s’occupe » du Sud Est asiatique, l’américain Cargill, qui raffole du soja repoussant derrière la jungle amazonienne, partons cette fois en Afrique, spécialement dans le bassin du Congo, deuxième réservoir de forêts primaires encore existantes, et méritantes !, après l’Amazonie.danzer 12

Là, nous allons faire la connaissance de Karl Danzer. Internet n’est pas très bavard à son sujet. Il fait son apparition en 1932, à Paris, en lançant une société de négoce de bois de plaquage. On le retrouve après la guerre, en Allemagne, en 1946, pays où il finira par installer une usine, de plaquage toujours, en 1949. Ensuite les infos sont rares. Parallèlement à cette activité industrielle, la société Danzer va rapidement se préoccuper de  son approvisionnement, en s’intéressant au négoce de bois ronds tropicaux, ce qui va nous emmener directement en Afrique. Une filiale, Interholco AG, basée en Suisse, sera chargée de cette deuxième activité. Danzer Group est considéré comme une société suisso- allemande, le siège de Danzer est lui, aujourd’hui, à Vienne. C’est comme ça, avec les multinationales, on s’y perd toujours un peu.
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Aujourd’hui, Danzer est connu comme étant le leader mondial des plaquages tranchés de décoration, un des leaders mondiaux dans la commercialisation des grumes et bois tropicaux. « Google » lui connait 13 usines de placages, 5 scieries spécialement en Amérique du Nord, et des activités industrielles ou commerciales recensées, en Europe, Asie, Russie, pays du Golf, Chine, Amérique du Nord, Brésil, ils ne m’en voudront pas, si j’en oublie !

Curieusement, Danzer est une entreprise familiale, on en est à la troisième génération de Danzer, depuis le fondateur. Je dis curieusement, car c’était déjà le cas pour APP et Cargill, sociétés créées par des ancêtres partis de pas grand-chose, et qui ont transformé les membres de leur famille, en association de milliardaires. D’un point de vue socio-psychologique, il y aurait à creuser, bref…

Dans le bassin du Congo, le groupe Danzer met en place deux filiales, ah les multinationales adorent les filiales : pour la République démocratique du Congo, ce sera la Siforco, et pour la République du Congo, la Ifo. Leur boulot va être de « trouver du bois ». En 2004, les concessions obtenues et gérées par ces deux filiales représentaient 4 millions d’hectares de forêts primaires, pas mal…danzer 14

D’ailleurs, c’est en 2004 que l’on va commencer à entendre parler des activités de Danzer en Afrique, et pas seulement dans le bassin du Congo, grâce à notre poil à gratter préféré, Greenpeace. D’ailleurs sans eux, on pourrait toujours se gratter pour avoir des infos sur ce qui passe dans ces lointaines contrées.

Le rapport de Greenpeace de 2004 est plutôt salé : exploitations illégales de bois au Cameroun, corruption de fonctionnaires locaux, commercialisation de bois malgré l’embargo au Libéria en pleine guerre civile. On appelle ça « le bois de sang ». Dans toutes les zones limitrophes de confit en Afrique, les différents protagonistes ont besoin de cash. Pour en trouver, deux « bons plans » qui reviennent souvent : les diamants, et le bois. Le bois, c’est plus encombrant, il faut de la logistique, de gros moyens, rien de tel qu’une bonne petite multinationale avec qui on fait affaire. Oh, si c’est trop dangereux, au sens de trop voyant, on fait une petite filiale. Ah j’oubliais, à l’époque, Danzer est aussi soupçonné d’arranger un peu ses comptes pour ne pas payer trop d’impôts là-bas sur place. Malgré ce sympathique « pacage », Danzer ne s’en tire pas trop mal, et va pouvoir poursuivre tranquillement ses activités.danzer 11

Mieux, on le retrouve vers 2009-2010, bardé de « certifications », considéré comme bon élève pour la « gestion durable des forêts », en collaboration avec WWF pour travailler en ce sens, et recevant même la certification FSC, probablement la plus sérieuse pour garantir une provenance de produits correcte. Une certification FSC, c’est la garantie d’avoir affaire à une société qui gère convenablement les forêts, avec des contreparties d’ordre social pour les « populations autochtones », bigre, mais c’est un miracle !! Le top du top, c’est que Danzer perçoit des « subventions » de la part de fonds européens, essentiellement allemands, mais aussi français (eh c’est nos impôts les mecs !) pour leur venir en aide pour persévérer dans cette politique de développement durable.

Pendant ce temps, sur le terrain, c’est pas vraiment ça, c’est toujours un peu comme avant, le « durable », pas vraiment, et le « social », pas du tout. Les « peuples de la forêt s’impatientent régulièrement de ne pas voir arriver leur école ou leur dispensaire, ou la réfection de la route qui conduit au village. Alors des fois, ils protestent un peu, ils empêchent les engins de chantier de bosser, dans les faits, des broutilles. Quand ça va trop loin, les gens de Danzer se fâchent et vont chercher la « force publique » pour reprendre leur matos.

Sauf que le 2 mai 2011, là, ça va vraiment trop loin. Des policiers et militaires, transportés dans des véhicules « Danzer » déboulent dans un village, violent des femmes, tabassent tout le monde, laissent sur le carreau des blessés dont un qui mourra de ses blessures, emmènent d’autres individus en prison, et se font rémunérés par le représentant de chez Danzer en passant. Ça va faire un peu trop de bruit, Greenpeace est encore sur le coup, des ONG congolaises aussi, des associations congolaises pour la défense des droits de l’homme. Greenpeace demande au FSC de revoir un peu sa copie, ce qui sera fait, ah quand même !! Euh, il faut signaler que ce genre de faits divers n’est pas non plus un cas isolé dans la douce forêt congolaise.

Danzer fait profil bas, s’engage à faire des progrès, espère un jour retrouver sa certification… mais bon, finalement, le 23 février 2012, il revend sa filiale Siforco, en RDC, au groupe américain Blattner Elwyn, des anges !, je vous en parlerai la prochaine fois. Danzer garde sa filiale Ifo en RC (République du Congo).

Danzer aurait-il eu « peur du procès » en RDC, franchement, difficile pour moi d’évaluer ; c’est vrai que cette fois, un certain nombre d’associations étaient prêtes à aller jusqu’au bout. D’un autre côté, on ne se débarrasse pas de 2 millions d’hectares de concessions comme cela. Danzer, son truc, c’est les plaquages, mais en « vrai » bois. Or le marché s’oriente de plus en plus vers des produits en bois « reconstitué », qui ne sont pas aussi exigeant en termes de qualité de bois. Cette évolution nécessite forcément des aménagements stratégiques pour Danzer.

Et là, cette fois, le rêve : le 4 décembre 2014, 1.2 millions d’hectares « sous concession » Ifo en RC, viennent d’être à nouveau certifiés « FSC ». Là franchement, j’espère que c’est pas une blague. Mais bon, dès que Greenpeace aura cinq minutes, on veut bien qu’ils aillent procéder à quelques vérifications, qu’on ne se retrouve pas encore une fois, avec la gueule de bois !

Pour finir, je ne résiste pas de vous communiquer quelques photos de la plaquette de Interholco AG, c'est trop beau... 


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Enfin, sur la plaquette du groupe Blattner Elwyn, figure cette figurine de très belle facture. Mais ça m'inquiète terriblement, ce thème du joueur de pipeau...danzer 10

 

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