L’ai-je déjà signalé dans ce blog ? Je suis formateur dans un centre de formation aux métiers de la forêt. Voilà, c’est dit. En même temps, il y avait quelques indices… !

Donc, nous sommes conviés en ce début d’année 2019 à une « réunion sécurité ». Objet de la réunion : « réunion sécurité », autant dire, pas d’objet. Le mot sécurité serait donc en lui-même, un « objet » de réunion. Intéressant…

Intéressant car cela revient à dire que nous ne savons pas exactement de quoi nous allons parler. Donc difficile de préparer cette réunion en amont. En fait, nous n’avons rien à préparer, puisque vraisemblablement, nous sommes tenus surtout de venir écouter.

Simple critique un peu anecdotique d’une direction pas très moderne en termes de communication ? Hum…, plus compliqué que ça, plus symptomatique d’une situation plus complexe et à une plus large échelle.   22042_2

Les questions de sécurité ont été traitées, je pense, historiquement d’abord dans l’industrie, avant de se répandre dans tous les secteurs économiques et donc entre autre dans le milieu agricole et forestier au cours des années 80.

Trop long ici de retracer tout l’historique. On a vu émerger durant ces 30-40 ans, des « responsables sécurités », ou « préventeurs » ou « ingénieurs sécurité », peu importe le terme choisi, bref des personnels dont c’est le boulot de s’occuper de la sécurité, que de la sécurité.

Parallèlement, sont arrivés des réglementations, des documents administratifs à établir, des fiches préparatoires visant à certifier que des « modes opératoires » ou « protocoles » étaient respectés.

Donc, « sur le papier », tout devrait aller « pour le mieux ». Que de guillemets ! Le constat de tout cela ? Personne ne le fait. Et pourtant, il n’est pas très bon.

La sécurité, comment l’inculquer, comment l’organiser. Cela mériterait débat, avec échanges de points de vue contradictoires, une parole de tous vraiment libérée. Il n’en n’est rien.

Une explication que je vois à cela est que progressivement les questions de sécurité ont été confiées à des « spécialistes » de la sécurité. Ces nouveaux acteurs du monde du travail se sont progressivement coupés du travail lui-même. Ces personnes venaient de moins en moins du « terrain », elles étaient embauchées ou nommées spécialement pour ça. Insidieusement, elles ont construit une chapelle, bientôt une citadelle, et « La Sécurité » est devenue une religion.

Aller à l’encontre des dogmes, des « modes opératoires » revenait aussitôt à être taxé de protestant, de semeur de doute dans les consciences et risquer ainsi l’excommunication. Si l’on faisait un parallèle avec une tribu indienne, le responsable sécurité n’est pas le chef de la tribu, il en est le sorcier, avec presque, si ce n’est plus, de pouvoir.

Aujourd’hui donc, une « réunion sécurité » n’est plus un lieu d’échange et de débat. C’est une messe que l’on vient écouter religieusement. On y entend toujours un peu la même chose. On nous demande de nous y confesser car nous avons surement fauté, vu que les choses ne progressent pas car, pêcheurs que nous sommes, nous respectons mal le dogme.   schema_document_unique

Le dogme s’est traduit durant ces quelques décennies par des écrits qui constituent la base de la réglementation. En 2001 est apparu le DUER (document unique d’évaluation des risques), obligatoire dans chaque entreprise. On liste les risques que l’on encoure à travailler dans l’entreprise et l’on note ce que l’on va faire pour tenter d’y remédier. Obligation de supprimer les risques ? Non, mais de les identifier et de monter par écrit qu’on s’en occupe. De là à demander aux salariés de « s’approprier » le DUER. Pour les salariés, le DUER est devenu un « machin », très éloigné de leurs préoccupations quotidiennes…   DU-1

Autre document devenu très en vogue, la fiche de chantier, qui intègre le travail préparatoire à l’exécution d’un chantier à savoir l’évaluation des risques. En général l’encadrement met au point une fiche que les salariés doivent remplir pour attester que ce temps préalable des risques est respecté. Très bien. Sauf que l’homme est ainsi fait qu’une fiche devient vite rébarbative et que l’on finit par la remplir juste pour dire qu’on l’a remplie.  téléchargement

Où en sommes-nous aujourd’hui ? Le fossé se creuse partout entre les acteurs de terrain qui ont « du boulot », et les responsables sécurité qui créent des fiches et des protocoles qui attestent malheureusement au passage que ces « hommes de la sécurité » maitrisent mal le travail sur le terrain. Décrit ainsi, le phénomène parait inquiétant car les notions de sécurité réelle sont passées par perte et profit et point de débat qui remettrait en cause l’ordre établi.

La vrai sécurité alors, comment l’obtenir ? Et là le débat devient carrément sociologique. Car on l’obtient, pas seulement certes, mais en grande partie, par la maitrise des compétences techniques, par le savoir faire, par le retour au premier plan du « faire », le retour du technicien, progressivement marginalisé au profit du gestionnaire, de l’administratif. Pour se garantir une sécurité correcte, en bucheronnage, en élagage, ne faut-il pas surtout et avant tout devenir un bon professionnel et rajouter ensuite quelques protocoles de sécurité en complément au lieu de mettre sur piédestal d’abord et avant tout la sécurité, en parler pendant des heures quitte à oublier le principal de l’affaire, c'est-à-dire savoir travailler, être un bon praticien.

Or, le contenu technique des formations est de plus en plus light, les diplômes construits pour que tout le monde puissent les obtenir si bien qu’ils ne sont plus gage de grand-chose. Alors, pour que dans cette évolution, le responsable sécurité puisse continuer à dormir tranquille, mise en place de protocoles à respecter pour attester que le praticien a tout bien respecter et attester que si l’accident se produit, l’erreur vient du non-respect d’un protocole, CQFD. Les jeunes formatés à cette sauce moderne s’avèrent hors course chaque fois qu’ils sont confrontés à des taches qui sortent de l’ordinaire et que les « vieux de la vielle » ne sont plus là avec leur « savoir faire », pour les faire.   34-105-170

A quand donc le retour du « faire », du « savoir faire », du technicien, du professionnel compétent qui n’a pas besoin de griffonner des fiches pour prouver, attester, de parce son diplôme, son titre, son grade, son rang, « qu’il sait faire ». Fermez les guillemets.