Mes premiers souvenirs ? Une forêt d’aiguilles impénétrable. Je faisais promener mes yeux entre ma dernière couronne et le sommet de mon bourgeon terminal si fier de s’être attribué pour les temps à venir, le rôle de cerveau de notre navire immobile. J’alternais. En bas, un enfer vert de tiges droites, hérissées, entrecoupées de zébrures horizontales toutes aussi rigides que les aiguilles piquantes qui les recouvraient. En haut sur le pont, cet océan de tiges pointues à l’infini qui rivalisaient toutes pour atteindre le ciel avant les autres. Point besoin de miroir pour savoir que j’étais strictement identique à chacun de ces milliers de bébés gonflés d’acrotonie. Identique ? Pas tout à fait. Un matin, mes yeux revenaient tout juste d’une petite ballade sur une fourche rebelle. Il était temps. Une lame de sécateur la fit furtivement disparaitre. Quelques mètres plus loin, un frère trop impétueux, trop buissonnant fut extrait sans ménagement par une experte main gantée. L’uniformité était de mise. 

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Je me souviens aussi de ce jour où nous avions tous été arrachés à cette terre meuble et noire, si confortable, toujours à la bonne température et d’une hygrométrie parfaite, conditions qui parvenaient à nous faire un peu oublier la notre. Ficelés par bottes, lancés dans un camion qui lui s’était lancé sur les routes, nous avions fini la notre au bord de ce qu’on appelait un champ. J’avais souhaité bonne chance à mes compagnons de voyage grelottant des radicelles, quittant ma botte presque à regret bien que pouvant à nouveau me déployer dans toutes les directions. Ma nouvelle terre me détestait, et c’était bien réciproque. Alliée de toujours avec cette herbe insignifiante et sournoise qui ne pensait qu’à nous priver d’une eau qu’il fallait cette fois, pour obtenir, se battre. champ_ok

Quelques années plus tard, ma hauteur était encore ridicule. A chaque saison j’haranguais mon nouveau bourgeon de tête à filer droit vers les étoiles. Avec le temps, j’avais compris que là résidais ma survie. Dans les bandes voisines, nous voyions passer chaque année un horrible engin tenu par deux gants qui sectionnait sans ménagement les plus dodus d’entre nous, épargnant ceux que nous avions fini par appeler avec respect « les longues flèches ».

Hélas, n’ayant à faire chaque printemps qu’à des terminaux bons à rien, je conservais ce style joufflu qui finit cette année-là par faire briller les yeux de cette drôle de tête qui se baladait tout en haut de cette paire de gants meurtrière. Pourtant ce jour-là, ce n’est pas cet assortiment hétéroclite de dents en mouvement que les gants manipulaient mais une espèce de grosse plaque surmontée d’un bâton qui s’enfonçait bientôt sous mes pieds avant de me soulever de ce sol que j’avais tant maudit.

Après avoir passé de gants en gants qui m’agrippaient par la tête sans ménagement, je me retrouvais de nouveau à l’arrière de ce camion qui m’avait déjà transporté petit. Mon pied me faisait horriblement mal. J’avais eu droit à quelques coups de sécateurs dans les racines, avant que l’on vienne entasser ce qu’ils appelaient ma motte dans une espèce de rond en plastique noir. Je ne pouvais guère me plaindre. Dans le camion d’à côté, c’était le drame. Des frères hurlaient à la mort car s’ils avaient encore leur tête pour penser, plus aucun d’eux ne possédait désormais de pied ce qui les promettaient tous à une mort certaine.sapins-de-noel

A l’heure où je vous parle, nous sommes encore séparés, mais ils ne sont pas loin, juste de l’autre côté de la barrière métallique. En guise de pied, ils sont désormais cloutés à une croix en bois, ce qui parait-il n’est pas très bon signe. Mes compagnons, eux, ne sont pas toujours compatissants, tout à leur joie de privilégiés car on nous prédit parait-il un avenir meilleur. A moins que ce ne soit cet humour de désespérés qui nous habite, en attendant que des gants nous emmènent pour nous allonger cette fois dans de tout petits camions où disparaissent un par un, nos frères désormais tous les jours. 201212112017

« A défaut d’avoir la tête dans les étoiles, ils vont en avoir une sur la tête », ou alors « il va avoir les boules » sont de grands classiques. « Sage ou pas, il va se faire enguirlander », « ça n’a pas l’air de le brancher », bref, on passe le temps en attendant notre heure. Hier les gants ont déposé des frères, juste à côté de nous, tout blanc, tous pareils. Sur le coup, ça nous a fait rire. « Secouez-vous les gars, vous avez encore de la neige ». Aucun n’a répondu, aucun ne parlait.

Hier matin, le vent était favorable. Grand frère, que nous apercevons au loin, au milieu de ce grand rond autour duquel tournent tous les petits camions, a pu nous parler. Nous sommes tous fiers de lui. A ses pieds les brins d’herbe sont chétifs, courbés, ils ne la ramènent pas. Il nous a dit de prier pour les « croix », qu’il n’y avait plus rien à faire. Sapin-de-Noël-en-pot

Nous ne devions pas nous laisser aller. Conserver nos aiguilles, même les plus anciennes en bas de nos robes. Préserver nos flèches à tout prix. Bientôt des gants viendraient. Ils nous allongeraient délicatement à l’arrière des petits camions. Ils réinstalleraient nos racines dans la terre, nous caresseraient. Certains nous parleraient, en se levant le matin, ou toute une vie, ou seulement parfois, au crépuscule d’une journée un peu trop pénible. Nous deviendrions un jour, plus hauts qu’eux, que leur maison, que leur vie.  
jardin-avec-sapin-de

Nous ferions la connaissance de voisins, de cousins, de petits plaisantins qui se mettent tout nu en plein hiver. Nous ne connaitrions jamais ce pays que d’autres vents lui ont conté, la terre de nos ancêtres, la forêt. Mais il nous fallait vivre, à tout prix, vivre. prog20160104103929456