Il commençait à y avoir trop de mouches. C’est sûr, on habitait à la campagne. Le printemps était venu, suivi dans sa roue de l’été. Ils avaient ressorti les vaches à faire du fromage AOC. Alors forcément, elles avaient recommencé à larguer les bouses. Les mouches aimaient les bouses, la chaleur, la chaleur des bouses. Et quand elles en avaient marre des bouses, elles ne trouvaient rien de mieux que de venir nous faire chier nous, à l’intérieur des maisons. Ça ne leur donnait rien. On envoyait tout au tout à l’égout.

Curieux les bouses quand même. Des coups à avoir envie parfois de mettre tout ce petit monde encorné sous immodium.

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A la ville, ils n’avaient pas de vache, pas de bouse. Pour les mouches, les bouses, ça devait être le top. Pas comme ces merdes de chien au pied des haies, ou cachées au ras des brins d’herbe des pelouses, attendant patiemment les pieds de l’imprudent qui s’aventurait. Les merdes de chien n’étaient plus très bio, avec ce qu’on leur donnait à bouffer à ces canidés qu’on câline. Les industriels grattaient au maximum tout ce qu’ils pouvaient gratter sur les carcasses pour nos futurs délicieux raviolis, lasagnes ou autres sauces bolognaises, et avec le reste, on pouvait encore faire des croquettes, pas de perte, déjà ça.

Les chiens avalaient de la bouffe uniforme, faisaient des crottes uniformes, et à la fin, les mouches n’en voulaient pas. Elles préféraient la bouse de terroir bio. Les mouches devenaient-elles des indicateurs de biodiversité. En ville, ils n’avaient plus de mouches. Fallait-il s’en inquiéter, je ne saurais qu’en dire…

Pour ma belle, les mouches étaient surtout devenues des indicateurs de « que  ça commençait à bien faire ces mouches ». Elles ne nous piquaient pas, mais adoraient venir se poser sur nos épidermes fleurant bon notre sueur par ces abondantes chaleurs. Et quand c’était vraiment trop bon, elles mordaient dedans goulument. Pour des bestioles qui adorent la merde, c’était quand même assez désobligeant.

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Un matin, une mouche avait du la piquer. Alors il fut décidé sur le champ, un autre celui-là, d’aller acheter ces merveilleux rubans collants à faire pendouiller au plafond. Moi, c’était pas ma tasse de thé (c’est quand même plus joli que « c’est pas ma came »). Tous les lieux où j’en avais vu pendre dans ma jeunesse étaient des lieux où la jeunesse s’était pendue. Non, j’déconne : « s’était barrée » ça suffira : le formica, le ciné tout ça quoi… Ce petit monde avait peut-être fui les rubans collants à mouche.

Nous, le formica et le ciné, on s’en foutait un peu. On était revenu à la campagne, prêts à tout retrouver. Sauf les mouches… C’était décidé : expédition rubans collants anti mouche. On descendit à l’hyper en bas à l’entrée de la ville. On pouvait y côtoyer les urbains qui venaient faire leurs courses à l’hyper à la sortie de la ville. Au début, on ne les trouvait pas nos rubans. Je commençais à regarder les urbains de travers. C’est vrai, eux, ils n’en avaient pas besoin, alors l’hyper n’en avait pas.

On était devant un linéaire presque entièrement destiné à tuer les moustiques. On avait l’air de leur en vouloir terriblement : armes chimiques, électrocutions, bombes en tout genre, on était dans la destruction massive. Au beau milieu de cette déclaration de guerre avérée, les mouches allaient-elles être épargnées ?

« Mais nous, la campagne, on vient aussi faire nos courses ici » me dit-elle. « Alors il y en a !». Il y en avait. Je pouvais ranger mes analyses sociologiques à la noix de coco bio.

Je fus chargé de la délicate mission de les installer. On en était plus au fait que c’était peu ragoutant. Il s’agissait désormais d’être hyper stratégique. Dans l’appartement, il y avait peut-être un trafic avec des règles particulières, des autoroutes à mouches, des ronds points, des parkings de covoiturage. Il s’agissait de positionner les péages mortels aux bons endroits.

La première journée fut décevante. On ne dénombrait le soir que deux victimes. Les mouches avaient-elles entendu parler de la résilience. N’allions nous détruire que les étourdies, les rêveuses, les têtes en l’air, faire de la sélection génétique au profit des plus sournoises, cauchemar…

Les jours suivants nous rassurèrent. Les mouches n’avaient pas progressé d’une patte de mouche en cinquante ans dans leur connaissance de l’adhésif. Les rubans dégoulinants allaient retrouver bientôt leur délicat petit tacheté de noir. On était à nouveau dans l’ambiance, revenu dans l’enfance.

Sous les rubans collants, on allait pouvoir faire retremper le reblochon dans le bol de café du goûter. Et le soir, se taper des rouges limés dans des verres Pyrex sur la toile cirée, en regardant le résumé de l’étape du Tour, sans oublier de parler tout du long en même temps que la télé.

Les coureurs n’avaient pas trop l’air gênés par les mouches. A croire que leur sueur n’était pas très bio. Oh lui, tout de suite, des insinuations. Ils sont au sommet, de leur art, dans les cols alpins. Pas de mouche là-haut.

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