Ça y est. Un flamant rose a déposé dans mon petit nid : « La vie secrète des arbres » de Peter Wohlleben. Alors, blog parfumé à l’essence forestière oblige, ça mérite un petit texte. D’abord, on me rapporte que c’est un best-seller. Pleins de gens vont lire ça ? Génial ! Curieusement, pour un forestier, ça pourrait ne pas être aussi génial…  Rejoignant d’autres courants de pensées et surtout découvertes scientifiques avérées, Wohlleben met l’accent sur quelques points essentiels.

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Un : le sol et tout ce qui s’y passe. L’intérêt de le garder bien vivant tant les connections entre tous les êtres vivants foisonnent sous la terre, et ce, pour le meilleur de chacun.

Deux : l’intérêt essentiel de la biodiversité dont on nous rabat certes les oreilles. Mais la cause paraît entendue. Toutes les découvertes récentes vont dans ce sens. La nature serait super bien faite, encore mieux qu’on aurait pu le penser. Chaque plante ou animal, du plus petit au plus grand s’avère, au fil des découvertes, utile et nécessaire.

D’ailleurs nos chercheurs ont senti le vent tourner depuis quelques temps. Je découvre au fil de mes vagabondages qu’un certain nombre de parcelles en France ont été mises à l’isolement. Plus aucune intervention humaine, afin de pouvoir étudier comment ça se passe. Ouf ! On pourra peut-être un jour y trouver la perle rare qui pourrait nous sauver avant que nous la fassions disparaitre aussi par mégarde.  Foret-de-Broceliande2

Wohlleben, dans son livre, parle finalement assez peu des forestiers. Il salue bien sûr le traitement en « futaie jardinée » cher à nos vieux cours de sylviculture comme étant le mode de gestion le plus respectueux de tous ces secrets qu’il nous laisse entrevoir.

Seulement voilà : les futaies jardinées en France, ça ne court pas les bois. Je ne sais pas ce qu’il en est en Allemagne mais il est sûr que c’est une pratique qui ne convient guère à une exploitation forestière en recherche de rentabilité et de plus en plus mécanisée.

Et là, nous en revenons au respect des sols que l’on nous a bien enseigné en d’autres temps à l’école forestière en nous conseillant de mettre la pédale douce sur la circulation des engins lourds en forêt. Qu’en est-il aujourd’hui ? Hum…, je crains le pire.Aujourd’hui, le summum est atteint avec la production de plaquettes dites « forestières », chantiers où l’on sort les arbres entiers de la forêt, avec toutes leurs branches, pour les passer au broyeur, en ne restituant aux sols quasiment rien. 
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La pratique de la « coupe rase » en prend aussi un sacré coup, puisque d’un seul coup d’un seul, on coupe tous les arbres sur une parcelle, quand on ne va pas jusqu’à pratiquer le dessouchage pour facilité le labour puis les plantations. Le subtil réseau de communication, avec tout le savoir transmis entre les arbres, que décrit Wohlleben est réduit à néant.

Puisqu’on en est aux plantations, on nous enseignait à l’école une matière intitulée le « reboisement ». Il y était question des techniques de plantations, avec des essences locales dans le moins pire des cas, mais aussi bien souvent avec des essences venues d’ailleurs, loin de leurs montagnes, comme l’épicéa par exemple, ou carrément loin de leur continent, comme le douglas nord américain. Ces essences « importées » ne venaient pas bien entendu avec tout leur écosystème, ce qui ne pouvait que conduire à des « pépins », voire des catastrophes sanitaires avec lesquelles les forestiers allaient s’arracher les radicelles de leurs cheveux pendant longtemps. Ils peuvent s’attendre probablement à de nouvelles déconvenues pour la période à venir.plantation-de-douglas

Alors bien sûr, le livre a un très beau succès, relayé par des émissions à la télé. Une prise de conscience ne manquera pas de se faire sur le long terme quant à la façon de traiter les forêts dans nos pays occidentaux. Pour ce qui est des répercussions sur l’industrie du bois au niveau mondial, on peut considérer que tout est déjà prêt. En occident, plus d’écologie, plus de forêts mises en réserve, plus de promeneurs satisfaits. La matière première que l’on ne se résoudra pas à diminuer si facilement viendra de pays plus pauvres. Non pas que là-bas, les préoccupations environnementales n’existent pas. Mais quand vous êtes dans la subsistance, vous êtes toujours prêts à vous jeter dans la gueule de la première multinationale venue.

Je ne résiste pas pour finir à l'envie d’aborder la question de l’arbre urbain. Oui, on les aime, on les chérit. Mais en lisant ce si beau livre, on se demande bien pourquoi on leur impose une telle existence, installés sur des terres où « l’internet souterrain » des forêts décrit par Wohlleben, prend à peine des allures de minitel.

Déjà que concevoir le rôle du forestier ne va pas devenir chose facile, je veux bien me retirer encore plus lestement de celui des arboristes. Vulgariser et pratiquer des méthodes de taille sur des êtres vivants dotés de telles stratégies pour se nourrir, s’ancrer, résister aux contraintes climatiques, et capables de communiquer, collaborer et se présenter à nous comme des entités collectives… Il y a pas mal de livres, de cours, d’enseignements, d’enseignants ( !), de schémas, qui vont prendre un sacré coup de vieux. Pour s’en sortir, il va falloir encore retourner voir les arbres. Car en plus, par-dessus le marché, ils savent aussi très bien vieillir, du moins quand ils ne nous croisent pas trop souvent !  oldest-tree-1