Ça fait un bon bout de temps que je voulais pondre un truc sur le frêne. Quelque chose devait me freiner dans ma frénésie. Ouais je sais, encore des jeux de mots à deux euros (ouais ouf, toujours !) mais en l’occurrence, les frênes auraient plutôt des racines communes (ahaha) avec « frénésie » que « freiner ». Le frêne n’est pas un arbre qui lambine, la pousse est vigoureuse et rapide.

Seulement voilà, frein il y a bien car l’avenir du frêne, là tout de suite, est bien frêle. Même si ça ne fait pas la une de l’actualité, cet arbre de notre quotidien a fort à faire avec une attaque cryptogamique, la chalarose du frêne. Signalée en Pologne à la fin des années 90, la maladie a fini par gagner la France par le Nord Est. Même Marine n’aurait rien pu faire, même avec des postes frontières, gabelous, tranchées, barbelés, anti fongique à base de « schengenite », rien, que dalle. La propagation est fulgurante. Les chercheurs nous sortent le chiffre de 5% des sujets qui seraient résistants, comme base de travail de lutte génétique, mais ce chiffre, en même temps très faible, réduirait considérablement la diversité génétique de l’espèce (eh ouais Marine, le manque de mélange, c’est pas bon pour la survie !).   

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La nouvelle de la disparition des frênes serait donc freinée médiatiquement. Bon OK, au hit parade des feuillus français, le végétal (ben ouais, je ne peux pas dire « l’animal »…) arrive bon cinquième. Tiens allez, c’est qui les coupables ? Un, les chênes (rouvre et pédonculé j’imagine… ?) : eh ouais l’arbre français par excellence, pas la faute à Voltaire, plutôt à Colbert. Deux, le hêtre : OK, on a les grandes forêts domaniales normandes mais ça suffirait pas. Faut rajouter tous les « fayards » perchés sur toutes les montagnes. Trois, le roi des sous bois et du bois de chauffage hors catégorie, le charme. Et quatre, sacrément en déclin économiquement mais pas encore en surface, le châtaignier. Nous voilà donc avec le frêne en cinquième.

Quel frêne ? Me freineriez-vous dans mon élan ? Ben jusqu’à maintenant avant de mettre le nez en Provence, j’étais peinard, le frêne, c’était le frêne quoi ! l’ « Excelsior », ça en jette quand même. Rameaux gris lisses vigoureux, bourgeons noirs pyramidaux et disposition « opposée », avec ça tranquille mimille, le truc que même le cancre en botanique, il avait pas zéro.  

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Dans le Sud, faut finasser : y a du frêne à fleurs, avec de très belles…, fleurs évidemment, plus utilisé en ornemental, des rameaux plus fins et des bourgeons plutôt café au lait. Et puis y a aussi du frêne oxyphylle avec ses folioles étroites et terminées en pointe même que ça veut justement dire ça « oxyphylle ». Donc y a juste à dire oxyphylle pour ne pas avoir à raconter tout ça,  sauf que personne sait ce que ça veut dire oxyphylle et donc du coup on est obligé d'expliquer. Comme quoi y a bien des mots qu’ont été inventés pour gagner du temps et qui en fait nous en font perdre pour aller voir ce que ça veut dire. Mine de rien, en botanique, on ramasse méchant, des noms comme ça, on les ramasse comme les feuilles : à la pelle ! Pas étonnant qu’on galère… même si des fois c’est mignon, « acuminés », « palmatilobés » et autres « lancéolés ». (Vous savez pas ce que ça veut dire ? Démerdez-vous ! Ahahah !)

Un peu de sérieux, l’heure est grave. On parle de « frênaie » (forêt de frênes). Celui-là (de mot), on n’était pas vraiment obligé de l’inventer, car pour trouver une « forêt de frênes », faut quand même se lever de bonne heure (comme pour trouver les morilles qui sont souvent sous les frênes !). En forêt, le frêne aime quand même vachement mieux être avec des copains, pas trop son truc les peuplements purs.

Le frêne fait surtout parler de lui quand on était encore en culotte courte sur les bancs de l’école forestière, avec le balivage (sélection parmi les brins d’un taillis pour en faire une prochaine futaie) et l’appellation « feuillus précieux », dont il fait partie, essences justement que l’on repère lors d’un « balivage », pour être précieusement gardées car financièrement intéressantes. Ses deux grands copains de la même catégorie sont le merisier et l’érable sycomore.

Mais en fait, le frêne fait plus causer en dehors de la forêt. Déjà en sortant, à la lisière, car il adore le soleil. Et puis surtout au milieu d'un décor plus agricole, dans les haies, le long des chemins, les bosquets perdus au milieu des champs. Le frêne est depuis longtemps compagnon de l’homme, a tel point que, question « toponymie » (nom des lieux), c’est probablement l’essence numéro un : « la Fresnaie », « le Fresnoy », « Fresnes », etc., sans parler de la « patronymie » (noms de famille), où on ne compte plus les « Dufresne » ou autres « Fresnay ». Compagnon, il l’est aussi dans les pratiques agricoles. C’est l’essence reine pour les « têtards » quand le bois sorti de ces drôles de mini troncs joufflus servait à quantité de choses à la ferme. Compagnon encore car c’est le manche d’outil par excellence.   

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Son côté « domestique » a des limites. C’est une des essences les plus dangereuses à abattre pour un bûcheron pour peu qu’il ait un peu de penchant, champion de la fissuration en long sur des grumes qui valent souvent cher. De quoi mettre la pression avant de s’attaquer au bois de tension. Pour un élagueur, pas simple non plus à grimper. La bestiole ne s’amuse pas à se transformer en escalier pépère à monter, avec ses grands bras élancés souvent « gentiment » garnis de bouquets de rejets vigoureux super sympas pour le passage. Je rajouterais l’écorce, très dure et rappeuse pas trop faite pour le travail en tee shirt.  

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Quand on t’envoie « faire un frêne », si tu compares avec le ski, t’es plutôt sur une piste noir. Eh ouais, petite allusion au ski quand même car ce furent les premières « planches ». Nerveux pour « péter à la gueule » du bûcheron, mais nerveux aussi pour faire de bons skis.

Je vous épargne les autres utilisations, on n’est pas chez Wikipédia non plus, mais bon, tout de même, bon  bois, utile à pleins de choses, pas mauvais en chauffage non plus.

Non sérieusement, l’actualité, c’est la chalarose. En vous promenant, ça va commencer à être dur de ne pas vous en rendre compte. D’autant que même sans chalarose, beaucoup de frênes en bavent rapport au réchauffement climatique et au manque d’eau. « L’adaptation à la sécheresse estivale », alors là, c’est pas du tout son truc. Son kif, c’est l’idéal, le juste frais, pas trop humide, pas inondé, pas sec du tout. Pas forcément le top pour affronter les temps durs qui s’annoncent. Aie aie aie…