Parlons un peu, non pas chiffon, mais papier, qui d’ailleurs peut-être chiffonné, comme vous aussi, peut-être, à l’issue de la lecture de cette article. Le mieux, enfin, c’est ce que je préfère, est que je vous raconte une histoire…Stora_stöten_panorama_2010

A l’an mille, on a découvert une mine de cuivre fantastique en Suède, la « Stora koppargerget », littéralement, « la grande montagne de cuivre de Falun », Falun étant une ville suédoise bien sûr. Cette mine n’a fermé qu’en 1992, avec une apogée au 17eme siècle, avec 3000 tonnes de production annuelle, bon évidemment, rien à voir avec les 150 millions ( !) de tonnes, au niveau mondial  aujourd’hui, ce qui n’est pas forcément glorieux d’ailleurs, bref !Falu_koppargruva

Toujours est-il que cette mine a fourni toute l’Europe pendant des siècles, assurant des rentrées d’argent considérables à la Suède, qui a pu, grâce à elle, financer toutes ses guerres, bon, on est d’accord ou pas avec ce placement, c’est comme ça…

Dès le 18eme, la production est à la baisse, baisse qui s’accentue encore davantage au 19eme. La structure qui gère l’affaire doit se diversifier (eh oui déjà !). Elle va le faire ( !), dans le fer ( !), ce sera l’apogée du fer, et donc de l’acier suédois, mondialement connu, et, nous y voilà, aussi dans la production de bois. En 1862, est créée, la société Stora Kopparbergs, qui deviendra en 1888, la première société par action dans le monde.

On peut relever par exemple, l’acquisition de deux usines de pâte en 1890, et leur première usine de production de papier journal en 1897. Là, je vais accélérer un peu : cette société va donc avoir conjointement une activité minière et forestière, le coup du bois s’expliquant beaucoup par les mines, eh oui, il faut beaucoup de bois de mines ! Elle va donc, dès ses origines, garantir son approvisionnement en bois, en acquérant une surface forestière importante, CQFD.

 Sa stratégie industrielle va faire qu’elle va progressivement délaisser la sidérurgie, pour partir à fond dans ses activités forestières, en donnant dans la concentration « verticale », c'est-à-dire regroupant en son sein, toutes les activités possibles de la filière bois, de la forêt, au papier, en passant par le bois de construction, les meubles, etc. elle est considérée en 1980, comme étant la plus grande entreprise forestière d’Europe.

Elle devient ensuite, en 1984, la Stora AB, puis fusionne avec le groupe finlandais Enzo Gutzeit Oy, en 1987, pour devenir la Stora Enzo, aujourd’hui, deuxième producteur mondial de papier, derrière l’américain International Paper. Pour mémoire, en 3eme, on a l’Indonésien APP, dont j’ai déjà parlé dans ce blog (bouge pas l’américain, j’arrive !!).

Bon, pour faire sa place dans le papier, c’est pas de la rigolade, c’est une industrie lourde, nécessitant de gros moyens, et quand une papèterie est lancée, ça s’arrête plutôt comme un supertanker, que comme une Twingo. Et surtout, il faut du bois, du bois, toujours du bois, donc le nerf de la guerre, c’est l’approvisionnement, et à pas cher, parce que c’est vrai, le papier, ça se vent pas cher, c’est vrai sans déconner, alors, il faut de la matière première pas chère…Stora-Enso-Anjala-Mill

Alors, nos p’tits suédois, et finlandais aussi maintenant, eh ben, ya bien fallu qu’ils s’organisent. Eh ben, c’est ce qu’ils ont fait, ils se sont organisés, hé hé !!

On a pu voir qu’aux origines même de la Stora Kopparbergs, il y a cette stratégie d’acquérir des forêts, ça paraît facile à comprendre, mais pas pour un petit forestier français, qui apprend à l’école les difficultés de gestion de la forêt française, à cause de son morcellement entre une multitude de propriétaires. Cette société est probablement encore aujourd’hui, un gros propriétaire foncier en Suède. Mais, pour devenir le deuxième producteur de papier au monde, évidemment, ça n’était pas suffisant.Forest-services-Storaenso

Le site de Stora Enzo nous donne quelques éléments. Exemple d’abord en Finlande, où là, ils développent un partenariat avec un réseau de propriétaires privés, un peu comme ce qu’on connait en France, mais de façon plus poussée. Ensuite, eh bien ensuite, il a fallu faire ce que toute multinationale qui se respecte, fait par ailleurs dans beaucoup d’activités, mettre le cap au sud, et trouver des partenaires pour devenir encore plus gros.

Avec la France, ça ne s’est pas très bien passé. Sur le site de « La chapelle d’Arblay » à Rouen, ils n’ont fait que passer en 1990, refilant très vite la main. Quant à Corbehem, dans le Nord, ils ont fermé le site en 2014, malgré « le chevalier Montebourg ». En 1990 toujours, ils sont partis dans une collaboration plus sérieuse, avec un géant du papier en Allemagne, Feldm ü HLE Nobel. On sait qu’ils ont prospéré aussi en Amérique du Nord, mais à priori, là, l’aventure s’est mal terminée, à cause d’un marché trop saturé, dont ils ont fini par se désengager. Si je puis me permettre, ils ont plié les gaules !

Mais surtout, d’après ce qu’il ressort de leur site, la grosse affaire, c’est les pays du Sud ou « émergeants ». On les sait en Chine, au Vietnam, en Afrique du Sud, Inde, Corée, Laos, Pakistan, et surtout en Amérique du sud, où ils travaillent en collaboration avec un autre géant du secteur, le chilien Arauco, avec qui ils sont présents notamment en Uruguay, au Brésil, au Panama.a53f4d3281dcc5578f12f48769521bb8

En décryptant tout ce qu’on peut trouver sur le net, je peux modestement faire les observations suivantes :

- On ne trouve pas de campagne de presse virulente, genre Greenpeace, dans des implications de destruction de forêts primaires tropicales, comme ça a pu être le cas pour l’Indonésien APP, impliqué dans la razzia de la forêt indonésienne. Ils se font taper sur les doigts quand même en 2005, en achetant du bois en provenance de forêts primaires en Laponie finlandaise, où les populations autochtones vivent plutôt de l’élevage du renne. Bon, en creusant, ils collaborent avec le brésilien Veracel, qui lui creuse allègrement dans la forêt primaire amazonienne...

- Leur « com » soigne beaucoup leur image de, respectueux des normes de certification sur la provenance du bois. A ce sujet, Greenpeace accorde sa norme de « sérieux » uniquement à la norme FSC, qui a, elle-même, sérieusement besoin d’être regardée de près. La norme PEFC est à ce titre, considérée comme fantaisiste et obsolète. Quand on voit ce genre de forêt (voir ci-dessous), on s’étrangle un peu de savoir qu’elles peuvent être labellisées !4062d2ffc60c0a20397ea1b0e138dc6d

- L’achat de foncier est toujours d’actualité. Le plus gros coup, c’est l’achat à 50/50 avec Arauco de 130000 hectares de terres en Uruguay, ils en posséderaient aujourd’hui, en tout, 250000 ( !), ce qui en fait les plus gros propriétaires du pays, avec bien sûr à la clé, un énorme complexe de fabrication de pâte !forests, plantations and land owned by SE

- Là où ça gueule le plus, c’est au Brésil, où les associations de paysans sans terre sont très remontées, les accusant de bien magouiller pour prendre possession de terres, qui devraient plutôt être allouées à des cultures vivrières. De plus, toute la pulpe repartirait en Finlande pour la transformation en papier.

- On observe une stratégie différente en Chine, où ils viennent d’investir 1.6 milliard d’euros dans un complexe qui regroupera une usine de pâte, mais aussi une usine de cartons d’emballages liquides, en misant sur la consommation intérieure chinoise.Guangxi_China_Istock_Sean-Pavone

- Enfin, on trouve dans la « com », un reportage très « sympathique » au Vietnam, où il est question d’aide au déminage des sols, suite à la guerre, avec des paysans, associés ensuite dans des activités d’agro foresterie, où l’on voit des productions vivrières entre les rangées d’arbres, on se prend à rêver…

Ce que je retiendrais de tout ça est que :

- pour l’approvisionnement en bois, les forêts des mères patries scandinaves, ça devient secondaire, là où ça se passe maintenant, c’est au sud. (Amérique du sud, Chine). On trouve que certains de leurs sites industriels scandinaves auraient été reconvertis en lieux de « stockages numériques » pour Google. Le papier, dans la Nord, plus numérisé, est à la baisse, donc évolution assez logique.
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- Oui, mais quelles forêts de production derrière tout ça : évidemment des taillis industriels à courte révolution, avec très souvent, partout, la même essence, l’Eucalyptus. On est plus près de l’agriculture intensive, que de la forêt, avec une biodiversité zéro, des plantes génétiquement très semblables, mais je ne sais pas si il faut les bombarder d’insecticides, je crois que oui, hélas... Est-ce que ces plantations industrielles rentrent sous le vocable de « forêts » dans les statistiques internationales ? Ce serait très fâcheux, mais c’est à craindre. Ces plantations produisent évidemment les mêmes dangers que l’agriculture intensive, chute de la biodiversité, épuisement des sols et de l’eau, problèmes sanitaires futurs à prévoir.Stora_Enso

- Quant à ce qu’elles puissent jouer leur rôle de « puits de carbone », là c’est mort. Le bois de leurs taillis intensifs est bourré de cellulose, c’est ce qui les intéresse. Le carbone, lui, se fixe surtout dans la lignine, que l’on trouve davantage sur les arbres âgés. Certaines études indiquent que quelques vieux arbres « laissés » sur une parcelle, peuvent représentés, à seulement quelques uns, la moitié de la réserve en carbone de la parcelle.

- Aux dernières nouvelles, ils n’utiliseraient pas encore de plants génétiquement modifiés, mais ils déclarent tout de go, qu’ils n’ont absolument rien contre, et que ça ne devrait pas tarder !

- La dernière grosse affaire, c’est que partout dans les pays du sud, ce sont des terres qui sont prises pour autre chose que pour des cultures vivrières, mettant en péril le devenir de certains peuples autochtones, bon…, qui pourront toujours se faire embaucher à la papèterie du coin, en espérant qu’elle ne fasse pas faillite trop vite ! En Uruguay, ce sont beaucoup de prairies humides qui sont concernées, elles ne restent pas humides très longtemps, les réserves en eau sont fortement impactées.uruguay

Allez pour finir, deux petites choses. En France, on a essayé, les taillis d’Eucalyptus, c’était dans les années 70-80. On avait un peu vite oublié qu’il n’aime pas du tout qu’il fasse trop froid, et ça s’est mal terminé, ouf !! Mais certaines plantations industrielles ne sont pas très loin, comme au Portugal.

Enfin, anecdotique, en sortant de mes études forestières en 1981, je suis allé travailler quelques temps en Suède, dans une société forestière. Elle s’appelait la Stora Kopparbergs !

Conclusion, on comprend mieux pourquoi le papier, c’est pas cher, on comprend qu’en Europe, on est des petits joueurs, qu’on a encore des forêts adaptées pour aller s’y promener. Pendant ce temps, on bousille l’écosystème des pays du sud, en profitant de leur main d’œuvre à pas cher. CQFD !

En attendant, recycler bien, doucement avec la photocopieuse, et tant pis si on n’est pas dans leurs petits papiers !

Stora Enso Imatra Kaukopää paperitehdas kartonki kartonkikone no

 

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