Retrouvez le goût de la scouminette de votre enfance…

Dans une région de France, délaissée par le développement économique, parce que loin de l’autoroute, ou que son relief était trop escarpé, ou parce que les gens de mangeaient plus de scoumoune, la population avait déserté vers les villes proches dont quelques individus s’étaient extirpés d’ailleurs, pour venir habiter au fond des bois de scoumoune.

Le scoumounier avait été l’arbre d’or pour toute la région autrefois. Les meilleures scoumounes étaient réservées à l’alimentation humaine, les qualités inférieures pour le  bétail. Tout était bon dans le scoumounier, l’homme avait trouvé une utilisation aux différentes parties de l’arbre, aussi bien les fruits que les feuilles, les racines, et même l’écorce. Et puis d’autres produits, synthétiques cette fois, avaient fait leur apparition, et puis les hommes s’étaient mis à manger des pommes, des oranges, des bananes, et plus guère de scoumounes.02

Les vieux n’étaient plus très nombreux dans la région, mais tous se rappelaient encore de la scoumounette. Cette boisson ô combien rafraichissante en été, était confectionnée à base de jeunes pousses printanières de scoumounier, appelés scoumounions, que l’on faisait macérer dans de l’eau de source locale.

Il y a quelques semaines, une délégation de la société Leoparace, leader mondial dans le secteur des sodas était venu visiter la région, dans le but de relancer la production de scoumounette. Ils avaient été reçus en grande pompe à l’hôtel de région par le Président lui-même, Monsieur Sandale, qui s’était fendu d’un discours assez pompeux pour les leur cirer, les pompes. Entre deux coupes de champagne, ils avaient gouté à des échantillons de scoumounette, que la firme avait mis au point dans le cadre de l’étude de marché.

Les choses semblaient couler comme une carafe de scoumounette dans des verres propres, tapissés de glaçons,  à l’ombre d’un tilleul par une après-midi d’été. Une association de propriétaires de scoumouneraies avait été créée, pour les sensibiliser à la récolte des scoumounions. Dans l’ensemble, ils étaient très favorables, tant qu’on ne leur demandait pas d’aller ramasser  eux-mêmes les  scoumounions. Ils étaient tous déjà d’un certain âge, et grimper dans les scoumouniers demandait une certaine agilité.4540772

Recenser les scoumouneraies, inventorier leur flore, leur faune, démarcher les propriétaires de scoumouneraies, visiter les élus locaux, aller faire des interventions dans les écoles pour expliquer les scoumouneraies aux enfants, réaliser des expositions sur l’histoire de la scoumouneraie autrefois, tout cela nécessitait beaucoup d’énergie, mais la région était prête, et les financements pour la création de l’association et l’embauche de secrétaires et ingénieurs ne se fit pas attendre.

En définitive, il ne manquait qu’une chose, des ramasseurs de scoumounions. Ce ne serait pas chose facile de les trouver. Les jeunes pousses se ramassaient d’avril à juin, le reste de l’année, il fallait avoir d’autres occupations. Le ramassage n’était pas aisé, nécessitant une vraie agilité de grimpeur. Si dans d’autres pays plus enclin à cette activité les hommes grimpaient simplement à l’aide de leurs bras et de leurs jambes, on ne pouvait se le permettre en France, où les ramasseurs se devaient d’être en permanence assurés aux moyens de harnais et de cordes. Pour autant le prix que l’on pouvait leur acheter les scoumounions dépendait forcément du prix que l’on pouvait vendre la scoumounette, et les jeunes rameaux était bien moins chers ailleurs, dans les pays où les grimpeurs montaient rien qu’avec leurs bras et leurs jambes, et que certains parfois tombaient, et que parfois certains mourraient.legende-a-attignat-comme-dans-de-nombreux-villages-de-l-ain-le-cafe-se-meurt-un-sujet-devenu-un-enjeu-de-campagne-electorale-dans-certaines-communes-photo-jean-pierre-balfin

Mais il ne fallait pas se décourager, Leoparace avait de l’argent à mettre, ce serait dommage de le laisser filer. Alors, on avait quand même lancé les opérations : les plaquettes sur l’association de la scoumouneraie, prêtes, des plaquettes sur la confection de la scoumounette, prêtes, des plaquettes sur l’histoire locale de la scoumouneraie, prêtes, des réunions dans les villages, des visites de délégations sur le terrain, avec convocation de la radio, des journaux, de la télé, avec petits fours et dégustation de scoumounette.

Ouf, on avait réussi à constituer un premier groupe de ramasseurs volontaires, mais qu’il fallait former, chose guère facile, car plus beaucoup de monde dans la région montait encore dans les scoumouniers, à part quelques travailleurs étrangers qui venaient de très loin, dans ces pays où l’on monte encore dans les scoumouniers avec que les bras et les jambes et que certains parfois tombent et que parfois certains meurent. Bref, il n’y avait pas grand monde pour leur montrer comment ramasser les scoumounions. Pourtant, il leur fallait une formation, que pouvait-on faire à notre époque, sans formation, on ne pouvait quand même pas les laisser comme ça ! Un centre de formation se présenta, et Monsieur Sandale donna son accord pour que les futurs ramasseurs reçoivent cette formation, à condition qu’on puisse dire que ces gens avaient reçu une formation, mais que la dite formation ne coûte pas des mille et des cent, après tout, pour ramasser de la pousse de scoumounier… Ce n’était pas comme réparer un ordinateur, ou inventer une nouvelle voiture.images

Tous les candidats au ramassage avaient un point commun, ils n’avaient pas beaucoup d’argent. La région, ou l’état, enfin le système leur donnait de toute façon de l’argent pour survivre. Après tout, ils pouvaient bien grimper dans les scoumouniers au lieu de rester devant leur télé, pour gagner à l’arrivée la même chose, beaucoup de gens rouspétaient en regardant la télé d’apprendre que des gens étaient payés à ne rien faire, juste bons à regarder la télé, au lieu d’aller grimper dans les scoumouniers.

En fait, les gens qui râlaient en  regardant la télé, ne regardaient que la télé, ils ne voyaient pas que les gens qui ne voulaient pas grimper dans les scoumouniers ne regardaient pas la télé, car ils étaient dans leur jardin en train de tondre la pelouse, ou couper la haie, nettoyer la piscine, car ce que leur donnait Monsieur Sandale, n’était pas suffisant pour vivre. Ils préféraient les piscines aux scoumounes, non pas qu’ils pouvaient disposer des dites piscines, mais ils avaient suffisamment de jugeote pour voir qu’en grimpant dans les scoumouniers, ils toucheraient le fond. De plus ils ne grimperaient jamais qu’avec leurs bras et leurs jambes dans les scoumouniers car ils vivaient dans un pays où on n’avait pas le droit de tomber des scoumouniers, ni de quoi que ce soit d’ailleurs. Au bout du compte, aucun ne voulut se mettre à ramasser des pousses de scoumouniers.

Dommage, Leoparace avait encore quelques bouteilles au frais, Monsieur Sandale était déjà sur le coup d’un musée de la scoumoune, et plusieurs villages s’étaient déjà positionner pour l’organisation des fêtes de la scoumounette, le centre de formation était prêt lui à assurer tous les compléments de formation nécessaire, comme par exemple comment tenir sa scouminette, petite serpette locale indispensable à la cueillette des pousses de scoumoune, ou encore le port du scoumignon, petit sac en cuir de confection locale accroché à la ceinture du scoumouneur dans lequel il range ses pousses de scoumounier. La scouminette, ils n’en avaient goûté qu’avec des p’tits fours, sauf le jour où Josy, la seule fille de la bande en avait ramené une bouteille que lui avait filé Suzon, Josy ramassait un peu de scoumounions pour Suzon. Suzon fabriquait toutes sortes de boissons avec tout ce qui pouvait exister dans la nature, pareil avec les confitures, pareil avec les infusions, pareil avec les pots pourris. Quelquefois, dans sa boutique au fond de son petit village, elle vendait une ou deux bouteilles de scouminette, souvent à des gens très sympas qui achetaient plus pour rendre service. Ils demandaient la recette, mais ils n’en referaient pas, c’était bien trop chiant de récolter les scoumounions.

Non, les petits ramasseurs de scoumounions avaient bien voulu jouer un moment la comédie, mais à force de tremper dans la scoumoune à longueur de journée, ils avaient pris la terrible décision, seuls contre tous, d’envoyer tout balader, le retour à la tradition locale de la scouminette attendrait encore un peu. Avant de se séparer, ils décidèrent de boire un dernier coup ensemble. Deux des gars se dévouèrent pour entrer dans le Leclerc, et acheter de la bière, pas trop chère. Certes, ça ne valait peut-être pas la scouminette, mais bon, tout le monde boit de la bière, même ceux qui sont dans la scoumoune, ouais, tout le monde boit de la bière… Ils laissèrent les bouteilles vides dans un caddy sur le parking.

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