Faits divers : on peut découvrir via les « réseaux sociaux », une information qui n’a pas été au-delà de la presse locale dans l’Yonne. Un « collectif anonyme », au nom qu’on s’en tape un peu, a détruit 5 hectares de plantation de sapins de Douglas. Cela mérite t-il plus d’investigation : oui et non. Cet acte condamné à l’unanimité par tous les acteurs du débat peut néanmoins nourrir la réflexion. On y va !

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L’argument invoqué est ancien : défense de la biodiversité, effets pervers de l’enrésinement, de la monoculture. Mais avant d’écouter la moindre justification, je condamne… D’abord, Francis Hallé a raison, les hommes, y compris ceux qui affichent un intérêt prononcé pour la biologie, font toujours du favoritisme en faveur des animaux, par rapport aux végétaux. Si ce collectif avait demain « des problèmes » avec l’élevage industriel de porc, et qu’ils viennent une nuit dans une exploitation, flinguer toutes les pauvres bêtes, là ça serait le journal de vingt heures direct. Par contre cinq hectares de sapins qui faisaient déjà leur cinq centimètres de diamètre, ça ne leur a probablement provoqué aucune insomnie.

Les jeunes sapins de Douglas n’y étaient pour rien. De plus, il avait fallut les élever en pépinière, pour cela avoir été chercher des graines en haut de beaux sujets dans des peuplements classés, et bien sûr les planter, tout cela c’est du travail, on est d’accord ou pas, mais on se doit de respecter le travail d’autrui. De toute façon, même des associations vulgarisant le respect de la biodiversité condamnent, donc on ferme le ban.

 Pas tout à fait…

Le thème de la biodiversité s’invite partout. Il y a quelques voix pour dire qu’il faudrait plus de concertation dans l’aménagement des forêts, et de remettre sur la table le problème des peuplements forestiers de type monoculture, avec une méfiance renouvelée envers les pauvres résineux sur lesquels se concentre encore une fois l’opprobre.

Déjà tordons le cou a une légende : les résineux n’ont pas le monopole de la monoculture, les peupliers sont bien placés, et nos grandes stars « feuillues » n’y échappent pas. Il suffit d’aller se promener dans les grandes futaies de hêtres normandes, ou d’immenses chênaies dans le val de Loire. On ne va tout de même pas condamner toutes ces forêts.DSC_2134

« Oui, mais les résineux ont des aiguilles, elles se décomposent moins vite à terre, l’acidification du sol s’en trouve d’autant accentuée ». Eh les gars, de grandes forêts résineuses existent à l’état naturel à la surface du globe depuis la nuit des temps. Arrêtez de vous en prendre à ces pauvres conifères. Plus sérieusement, intéressons-nous à la main de l’homme dans cette histoire, c'est-à-dire à la sylviculture. Commençons par un p’tit coup de « Wikipédia ».

«  La sylviculture s'appuie sur l'observation et la connaissance des processus naturels pour les reproduire dans la gestion des forêts. L'intervention raisonnée de l'homme doit viser à corriger par petites touches successives l'évolution naturelle des peuplements qui serait contraire aux objectifs de la gestion. En phase avec l'évolution des besoins de la société, la sylviculture doit aussi être plurielle, c'est-à-dire adapter ses techniques, ses moyens et ses coûts en fonction des objectifs que le propriétaire fixe, dans un contexte donné, face à deux contraintes déterminantes : l'économie, qui pèse et pèsera de plus en plus lourdement sur la sylviculture ; l'écologie et les exigences sociales, qui doivent être nécessairement prises en compte. »

Je vous traduis : le boulot du forestier, c’est de réaliser l’équilibre : les nécessités économiques, les impératifs écologiques, le rôle social. L’équilibre, un mot qui ne convient pas aux ayatollahs, un bien joli mot pourtant. Dans les forêts tropicales qui se font déglinguer en ce moment, il n’y a pas de sylviculture. Quand les bucherons américains sont tombés sur les trésors boisés du nord ouest américain, ce fut la razzia, il n’y avait pas de sylviculture. Elle ne viendra qu’après, quand ils auront tout rasé. Chez nous, au début du 18eme siècle, la forêt est mal barrée : il faut du bois pour tous les usages domestiques classiques, mais aussi pour la marine, la sidérurgie, il faut défricher au profit de l’agriculture, la surface boisée fond à vue d’œil.

Ouf, la sylviculture arrive, c’est la crainte du manque qui l’a créée, dira un de ses initiateurs. En Europe, on cite le français Duhamel de Monceau qui écrit en 1755 son « traité des arbres et arbustes cultivés en France ». En Prusse, deux précurseurs, Hartig et Cotta, deux grands noms qui vont établir les premières écoles de sylviculture dans lesquelles des scientifiques venant de toute l’Europe viendront se former, y compris des français, qui bientôt mettront sur pied l’école royale forestière de Nancy. Heinrich Cotta sera le premier à employer le mot sylviculture, et sortira en 1817 son « instruction à la sylviculture ».

La sylviculture, une discipline d’éqdomaine_forestieruilibre entre les différentes fonctions de la forêt. Un formidable travail de synthèse. Elle doit faire appel à une multiplicité de disciplines : biologie, botanique, écologie, climatologie, pédologie, géologie, entomologie, je ne vais pas toutes les citer. Pour s’occuper de la forêt, il faut se réunir tous ensemble, elle fait appel à trop de compétences différentes. Le gars qui veut avoir raison tout seul dans son coin et couper ses cinq hectares de plantations tranquille est aux antipodes.

Maintenant que j’ai bien positivé avec la sylviculture, flippons un peu mes frères. Donc les occidentaux mettent sur pied les bases de la sylviculture au 18eme siècle, les chinois étaient là aussi, avec des connaissances beaucoup plus anciennes. Bref « l’hémisphère Nord », après en avoir mis pas mal dans la tronche à ses forêts se dote enfin de la sylviculture, et corrige le tir. Hélas, on peut voir aussi les choses de façon négative. La « pression » diminue sur les forêts « du Nord », aussi parce que l’on découvre d’autres sources d’énergie, d’abord le charbon, puis le pétrole, le gaz, jusqu’à un jour l’uranium. Et puis, le bois, on va le chercher de plus en plus au Sud. Où arrivent les bois tropicaux encore aujourd’hui ?0602GP0STOE9J

Ces nouvelles énergies, abondantes et pas chères ont bien aidé la sylviculture. Aujourd’hui qu’elles sont devenues chères et moins abondantes, voilà que nos regards se tournent à nouveau vers nos forêts, on parle de « bois énergie », avec de gros broyeurs, de grosses chaufferies, bois, te voilà redevenu source d’énergie. Nouveau contexte, la sylviculture fera t-elle face. Les mieux placés pour répondre, ce sont les forestiers eux même, le cul entre deux chaises entre les intérêts industriels et les écolos du dimanche, un métier d’équilibre, un très beau métier, un métier à surveiller, un métier « indicateur ». Que leur nombre viendrait à trop baisser sous les coups de butoir de la rentabilité, il faudrait s’en inquiéter.

Au milieu de ces enjeux bien planétaires, les plantations résineuses ne me gênent pas surtout si leur suivi est confié à des forestiers. Militer pour la biodiversité, un beau combat, mais le champ de bataille à l’heure actuelle est plutôt sous les tropiques. Derrière tout cela : notre civilisation, dévoreuse d’énergie, jusqu’au boutiste, sans recherche d’équilibre, toujours en plein boom question pillage des ressources naturelles, ça ne s’arrête pas, ne s’arrête pas, ne s’arrête pas, même aujourd’hui que tout le monde le sait, C’est dingue ! Forestier aujourd’hui, un boulot de raison, pas trop dans l’air du temps, méfiez-vous les gars !4-36

 

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