imagesNon, Ginkgo biloba, n’est pas le nom d’un homme illustre, originaire d’une contrée non occidentale. En fait, cette mauvaise blague de troisième catégorie n’a pas de raison d’être, tant cette essence d’arbre est célèbre, quoique… jamais trop prudent par les temps qui courent !

Cédant à la curiosité de remonter dans le temps, jusqu’aux plus anciennes racines, pourrait-on dire, de cet arbre hors du commun, me voilà embarqué sur les traces d’Engelbert Kampfer, qui lui est bien un homme, un allemand oui, comment avez-vous deviné ? Difficile de courir après deux lièvres à la fois, aussi je reviendrai très vite auprès de mon arbre, mais, j’en ai trop dit, je ne peux résister de vous dire deux mots sur Kampfer.

Engelbert Kampfer nait en Westphalie en 1651. A trente deux ans, il profite d’un super plan, partir avec l’ambassadeur de Suède en Perse. En fait, le voyage va durer 15 ans, visez un peu le programme : Finlande, Lettonie, Russie, Daghestan, Azerbaïdjan, Perse, Arabie Saoudite, Inde, Bali, Siam, Japon.

Bagage  intellectuel de notre germain : médecine, et surtout sciences naturelles. Mine de rien, Kaempfer est le premier occidental à laisser une description littéraire des effets du cannabis, il est alors en Inde. Concernant son séjour au japon, il laisse des écrits importants sur le thé, ramènera en Europe, les premières études sur l’acupuncture, et sera également le premier occidental à faire une description du Ginkgo biloba, qu’il découvre en 1691. Incroyable que ce type ne soit pas plus connu, aaahh l’usure du temps.images (1)

Terminons-en avec la période moderne donc : Kaempfert ramène les premières graines au début des années 1700. Un des premiers Ginkgos européens apparait à Utrecht, Pays Bas, où il vit toujours semble t-il. Les premiers individus cultivés sont tous des mâles, il faudra attendre 1814, pour trouver trace d’un Ginkgo femelle à Genève, sur lequel des scions (normal, on est en Suisse !) seront prélevés, greffés sur un mâle à Montpellier, où l’on obtiendra les premières graines parfaites en Europe. A partir de là, le Ginkgo va entamer une longue carrière d’arbre ornemental européen, la plupart du temps en isolé dans les grands parcs. En fait, ce qu’il ne nous dit pas, c’est qu’il fait plutôt son retour…

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L’étude de la paléobotanique, c'est-à-dire, en gros, l’étude de végétaux de temps très anciens dont nous avons la connaissance que par la découverte de fossiles, nous parle d’un groupe, les Salisburiés dont le Ginkgo serait aujourd’hui, le seul représentant. Il y aurait eu dans ce groupe, en des temps très reculés, d’autres espèces, et même d’autres genres. Le Ginkgo aurait déjà des ancêtres présents à l’ère paléozoïque, qu’on appelait l’ère primaire, du temps où on apprenait ça à l’école. Pour remonter le temps jusqu’à nos jours, et à notre Ginkgo à nous, les botanistes vont bien sûr répertorier un certain nombre d’espèces fossiles, mais dont les caractéristiques diffèrent très peu de notre Ginkgo contemporain. Aidons-nous d’un ouvrage du marquis de Saporta, de 1888, « Origine paléontologique des arbres », tant me voilà perdu au milieu de tous ces millions d’années. Voyons donc un peu les « traces » retrouvées des ancêtres du Ginkgo, à la fois dans différents lieus et époques géologiques. N’étant pas soumis à une rigueur scientifique extrême, je me permets d’utiliser encore les vocables d’ère primaire, secondaire, etc.., qui ne sont plus de mise aujourd’hui.

A l’ère primaire donc :

-  au carbonifère (entre 303 et 360 millions d’années) : Ginkgophyllum flabellatum présent en Angleterre

-  au permien (ère primaire ; entre 254 et 300 MA) : Salisburia primoeva présent dans l’Oural

A l’ère secondaire :

- au début du jurassique (inférieur lias), (entre 190 et 201 MA) : Salisburia antartica présent en Australie

- à la fin du jurassique (supérieur Malm), (entre 150 et 163 MA) : Salisburia siribica présent dans la Sibérie d’Irkoutsk (au Nord de l’actuelle Mongolie)

A l’ère tertiaire :

- à l’éocène (entre 38 et 56 MA) : Salisburia adiantodes (Ginkgo européen du tertiaire) : présent en Angleterre

- au miocène (entre 7 et 23 MA) : présent à Sinigaglia (Italie), ainsi que sur l’ile de Sakhaline (au large de la Sibérie, au nord du Japon)andianthoides3

En fait, au milieu du tertiaire, on trouve présence de ce Ginkgo, très ressemblant au notre, de l’Italie centrale au Kamchatka (presqu’ile au bout de la Sibérie).

L’auteur voulant aller à plus loin, essaie de démontrer d’où cette espèce serait partie. La caducité de son feuillage, et sa résistance au froid, l’incite à penser que le berceau serait à l’intérieur du cercle polaire. Puis l’essence pour cause de refroidissement aurait été refoulée vers des latitudes plus au sud. Ce voyage dans le temps nous ferait partir de l’ile de Disko (côte occidentale du Groenland), au paléocène (début du tertiaire), puis direction l’ile de Mull (côte occidentale de l’Ecosse) à l’éocène, enfin Dantzig (actuelle Gdansk en Pologne), au miocène inférieur, comme si le Ginkgo était bien en route pour l’Europe orientale.téléchargement

 Vous êtes un peu perdu, vous aimeriez pouvoir visualiser tout cela sur une carte ; hélas, ça me demanderait un boulot de malade, car pendant tous ces petits millions d’années, les continents ne sont pas toujours à la même place. Si l’on voulait placer tous ces lieux sur une même carte, de notre monde actuel par exemple, je me livrerais là à une liberté scientifique tout à fait condamnable !!!

Ce qu’il faut retenir, c’est que le Ginkgo était présent sur une surface immense au milieu du tertiaire ; il disparait de « l’enregistrement fossile » en Amérique du Nord, il y a 7 millions d’années, il disparait d’Europe, il y a 2,5 millions d’années, et donc Kampfer nous le ramène, il y a un peu plus de 300 ans.

Enfin, comment ne pas rappeler que le Ginkgo a résisté à Hiroshima, ce qui contribue d’autant plus à le placer au Panthéon de l’histoire de la planète, de l’histoire de l’homme, et de l’histoire de l’homme sur la planète bien entendu.Hiroshimahosen1a

Mais ce thriller « paléolithique » n’est pas encore terminé. Le Ginkgo disparait donc d’Europe il y a 2.5 millions d’années, au moment des premières glaciations du début du quaternaire, et nous retrouvons sa trace au Japon grâce à Kampfer en 1691. Mais d’où vient-il ce Ginkgo japonais, y a t-il eu continuité dans la présence du Ginkgo au Japon, depuis le tertiaire, rappelons qu’il était présent sur l’ile de Sakhaline à cette époque.2095584716_da2ed9235f

 Eh bien non, car ce Ginkgo japonais est arrivé de Chine, aux environs de l’année 1192, grâce au bouddhisme. Les moines, en effet se plaisaient à cultiver cet arbre depuis 1100, qui était fréquent à proximité des monastères dans les montagnes du sud ouest de la Chine. L’utilisation de ses fruits et de ses feuilles, aussi bien comme nourriture, que comme remèdes en médecine chinoise, toujours importante de nos jours, favorisera grandement son expansion par la suite.DalouMountains3a

 Il est également présent à cette époque, dans des peuplements authentifiés comme sauvages, thèse qui s’appuie entre autre sur les analyses ADN faites aujourd’hui sur les forêts de Ginkgo de cette région de la Chine, qui témoignent d’une diversité génétique bien plus importante qu’ailleurs. Tout laisse à penser qu’ils aient trouvé là refuge, au moment des glaciations descendues de Sibérie, bien adaptés sur des stations au climat subtropical, chaud et humide.

 De là, peut-on remonter encore un peu dans le temps : oui. Le ginkgo  apparait dans la littérature chinoise au 11eme siècle (dynastie Sung) comme plante indigène de Chine Orientale.

Enfin, la « source » la plus ancienne que j’ai pu trouvée remonterait à la dynastie de Han    (-206 à 220) où l’arbre, bien que rare et non cultivé, serait déjà connu par les chinois du Nord, pour la consommation de ses noix.

On trouve également des articles attestant que le Ginkgo avait une valeur importante pour les populations autochtones, dans l’art du Feng Shui, art dont les origines remonterait par ailleurs à environ 4000 à 4500 ans avant JC. Son importance dans le Feng Shui aurait de la sorte favorisé d’autant sa protection, et donc sa conservation, par l’homme.

Ce voyage à travers le temps confère au Ginkgo biloba, une place tout à fait à part dans le règne végétal. Outre que ces arbres peuvent avoir une longévité de 3000 ans, le Ginkgo pourrait bien être la plante à graine vivante la plus ancienne à la surface de la terre.

Au moment de boucler ce texte, 2 thèmes m’interpellent (m’assaillent dirait-on au Kenya).

- comment l’homme a-t-il fait en si peu de temps pour arriver à peser sur des évènements ancrés dans autant de millions d’années ?

Ou alors

-l’homme pèse t-il réellement quelque chose au milieu de tous ces phénomènes qui s’appuient sur des millions d’années ?téléchargement (1)

Mine de rien, de grands débats scientifiques reposent sur cette opposition qui tourne autour de l’influence de l’homme sur la vie de la terre, ce qui laisse largement la place à des considérations autant philosophiques que scientifiques. Autrement dit, « nous sommes bien peu de chose, ma bonne dame ! »

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