Argumentaire pour une taille raisonnée des arbres 

Je rédige ce texte à la demande de stagiaires, bientôt confrontés à la « clientèle » et qui vont devoir argumenter.  L’écrasante majorité des « clients » d’élagueurs en France, demandent, lors d’un premier contact, une réduction très forte du volume de leurs arbres, pour « ne pas avoir à y retourner de si tôt », alors comment réagir… ?

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Un client appelle un élagueur, pour la réalisation d’un élagage. Techniquement, ce terme d’ « élagage » ne veut pas dire grand-chose, élaguer, c’est couper des branches sur un arbre sans plus de précision.

Il se trouve que dans une période récente, dans cette relation entre l’homme et l’arbre, deux outils ont révolutionné l’élagage ; la nacelle, qui a permis d’accéder au houppier des arbres avec une facilité déconcertante, et la tronçonneuse, qui a rendu aisée la coupe de branches de tous diamètres. A eux deux, ces deux outils ont modifié complètement l’approche de l’homme face à l’élagage.

Aujourd’hui, l’homme pense qu’il peut « faire ce qu’il veut sur un arbre », un peu comme un sculpteur, comme si c’était de la pâte à modeler, ou un jeu de lego. Elaguer veut dire donc couper des branches, alors on coupe ; des branches basses pour pouvoir passer, la tête parce qu’il est trop haut, les branches qui s’approchent trop de la maison, de la route, de la ligne électrique, de la propriété du voisin.

Le hic, c’est que l’arbre est une structure vivante, ce qui oblige à prendre en compte deux facteurs : un, il faut regarder sa situation avant l’élagage, deux, il faut imaginer comment il va réagir à l’intervention. Son aspect, juste après avoir été « élagué », n’est qu’un passage, une photo à l’instant T.

L’arboriculture ornementale est un domaine assez récent. Il existe des arbres d’ornement depuis longtemps, mais leur connaissance, sur le plan biologique, est assez récente, et loin d’être achevée. Que nous disent les dernières recherches ? Elles nous disent que l’arbre est un être vivant d’une complexité extraordinaire, doté de stratégies très sophistiquées. Dans ces conditions, « élaguer » revient à faire rentrer un éléphant dans un magasin de porcelaine.

Les professionnels préfèrent depuis bien longtemps le terme de « taille », car dans ce mot, il y a une vision globale des choses, on intervient en tenant compte du végétal. On parle aujourd’hui de taille « raisonnée » ce qui est ridicule, par définition, la taille, terme noble, est raisonnée. Un bon élagueur doit savoir tailler, ce qui, nous allons le voir, peut être résumé à des principes très simples.

Pour un arbre, l’ennemi, si ennemi il y a, arrive de l’extérieur, donc il faut gérer au mieux les « portes d’entrée ». C’est par la que vont arriver les pourritures, les spores de champignons, l’eau, le gel, la chaleur. Donc si coupe de branche il y a, elle doit se faire sur de petites sections, donc règle n°1 de l’élagueur, intervenir tôt, sur de arbres jeunes, le travail de l’élagueur est un perpétuel exercice d’anticipation.

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De plus, il faut que ces sections se referment dans les meilleures conditions possibles. L’arbre a la faculté de cicatriser ces coupes, mais avec des « angles de cicatrisation » très précises. L’élagueur doit donc maitriser ces « angles de coupe », ce qui rend l’application de produits protecteurs de plaies assez illusoire. C’est la règle n°2.

Enfin, dans un arbre, il y a toujours un équilibre entre le « statique » et le « dynamique ». La masse statique de l’arbre, ce sont le tronc et les branches, sa « structure », sa charpente. Elle doit être en corrélation avec sa masse dynamique, constituée par le feuillage, véritable usine à photosynthèse, qui permet d’assurer le fonctionnement de l’arbre. Dès qu’on élague, ou qu’on taille, on touche à cet équilibre.

Toutes ces tailles qui consistent à enlever toutes les branches posent donc problème, et le client rétorque, « de toute façon, ça repousse ». Ça repousse par nécessité absolue, l’arbre doit remettre en place une couronne le plus rapidement possible pour retrouver l’équilibre. Pour y parvenir, il puise dans des « réserves » qu’il stocke à des endroits bien précis de son « anatomie ». Il se « refait » en même temps qu’il s’épuise, et on ne pourra pas lui demander de faire cela trop souvent dans sa vie, car sa survie sera en jeu.

Toutes les tailles de réduction forte sont donc des aberrations, biologiquement parlant. Il faut faire une exception pour ce qu’on appelle les tailles architecturées. Quand l’arbre est jeune, on le « conduit » jusqu’à obtenir le gabarit que l’on souhaite, et on le taillera ensuite toute sa vie en respectant ce gabarit. Le fait de le tailler toujours au même endroit finira par créer des « boules » aux extrémités de ses branches, que l’homme va appeler des « têtes de chat », ou des « têtes de saule » ou encore moins poétiquement des « moignons ». Ces boules finissent par se remplir de « réserves » qui permettent à chaque fois à l’arbre de reconstituer sa couronne. Ces tailles restent tout de même épuisantes pour l’arbre, et sa durée de vie sera très inférieure à celle de son frère de la forêt.

52336310Toutes les essences d’arbres ne se prêtent pas aussi facilement à de tels traitements, en fait très peu d’essences. Deux essences « dominent le marché » ; le platane et le tilleul. Entre ces deux stars des tailles architecturées, le tilleul est bien supérieur : les repousses suite aux tailles sont souples, ce qui a toujours faciliter le travail du tailleur et la conduite de cette essence en taille en rideau, souvent mécanisée aujourd’hui. Le platane a surtout été retenu car, victime de cette capacité à réagir, c’est l’arbre à qui « on peut tout faire », mais il y a des limites…

Excepté les tailles architecturées, le travail d’un bon élagueur est donc un vrai parcours d’équilibriste. Il faut faire la synthèse entre les souhaits du client et les impératifs d’ordre biologique. Il faut donc maitriser la connaissance du fonctionnement des arbres pour concevoir une taille, qui n’est pas là pour « faire du bien », concept complètement périmé, mais bien une taille qui va faire le moins de mal possible. Une bonne taille est le plus souvent une intervention qui ne fait qu’anticiper le développement physiologique futur de l’arbre.

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Quand souhaits du client et souhaits de l’arbre sont incompatibles, il faut pouvoir parvenir à convaincre le client que l’abattage de l’arbre n’est pas une aberration. Son remplacement par un végétal plus petit, mieux adapté à l’espace disponible, est une démarche bien plus noble, que de massacrer un arbre que l’on va laisser sur pied.

Enfin terminons avec les idées préconçues sur la « taille radicale », dénomination aberrante car la taille ne peut être radicale, sinon elle ne mérite pas le nom de « taille ».

- la taille radicale coute moins cher : faux, l’arbre n’en repousse que plus vite, nécessitant une future intervention bien plus rapprochée dans le temps qu’on ne le pense. De plus le travail d’évacuation des branches est bien plus important. Un bon élagueur intervient tôt, sur des arbres encore jeunes, en ne coupant qu’un nombre de branches limité, avec des tailles espacées dans le temps, autant de sources d’économies d’argent.

-la taille radicale est supérieure en termes de mise en sécurité ; faux, l’arbre ne reste pas en état, il reconstitue une couronne, aux ancrages bien plus fragiles que dans sa forme naturelle, rendant ainsi les futures « tailles » obligatoires. L’arbre finira par s’épuiser, et l’histoire se terminera de toute façon par un abattage, qu’il aurait été bien plus malin de prévoir dès le début. La taille radicale, économiquement parlant, c’est du pain béni pour l’élagueur préoccupé uniquement par son porte monnaie.

Aujourd’hui nous sommes tous bluffés par le travail prodigieux de ces « grimpeurs élagueurs », que nous voyons tout en haut des grands arbres. Il ne faut pas. La quasi-totalité des tailles pratiquées se fait « en retard » par méconnaissance, sur des arbres déjà grands. Le travail de vulgarisation est énorme, mais passionnant. Cette passion est contagieuse, il ne vous reste plus qu’à refiler le « virus » à vos clients, ce qui est tout à fait possible. Il peut finir par devenir lassant de voir autour de nous tous ces arbres mutilés, attaqués par des champignons parasitaires, dont le taux de spores dans notre environnement ne fait qu’augmenter grâce à la profusion de toutes ces « tailles radicales » depuis maintenant une bonne quarantaine d’années.

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