Marine s’en va au parc

 

Ça pourrait faire une bonne BD, mais je ne sais pas assez bien dessiner, ça me prendrait un temps fou, alors va pour un petit texte, enfin petit, je ne sais pas, on verra.

Marine, toute auréolée de ses récents succès électoraux, ressent quand même quelques symptômes de fatigue. Elle décide donc d’aller s’aérer; pourquoi pas la visite du parc botanique de la grande ville voisine, réputé pour son célèbre arboretum. Hélas, dès ses premiers pas dans les allées du parc, victime de son statut de célébrité nationale, elle provoque l’attroupement d’une foule de badauds, scène pour le moins inhabituelle dans ce lieu de quiétude, ce qui ne manque pas d’alerter le jardinier en chef.

L’homme n’est pas moins surpris que tous les quidams déjà présents, et, ne sachant comment répondre à une situation à laquelle personne ne l’avait préparé, se propose, dans un moment d’inspiration soudain, de servir de guide à la nouvelle blonde la plus célèbre de France.

Marine s’avère emballée par cette attention à laquelle elle ne s’attendait pas, la voilà toute revigorée, promue comme invitée de marque, et encore une fois, si proche du peuple de France, et de façon si spontanée.

Notre homme se prend au jeu, c’est un homme de nature, un homme de passion, fier de pouvoir faire découvrir cette merveilleuse collection qui jalonne les allées de cet écrin de nature urbaine. Le voilà virevoltant et fier de présenter ses stars venus du monde entier ; le cortège de tous les grands conifères américains, séquoias, tsugas, cyprès de l’Arizona, cyprès chauves, là-bas au bord de l’étang, et comment ne pas s’extasier devant cet impressionnant  tulipier de Virginie, ou encore cet araucaria du Chili.

Ne s’apercevant pas du léger trouble qui se dessine sur le visage de son hôte, notre jardinier l’entraine dans un recoin du parc auquel il tient particulièrement ; « voyez-vous, il se trouve que nous possédons la collection la plus complète de France, de sapins méditerranéens. Voici l’Abies pinsapo, qui nous vient d’Espagne, le marocain macrocarpa, l’algérien numidica, le grec céphalonica, le caucasien nordmanniana, très présent en Turquie aussi, oui celui-là, vous devez le connaître, c’est pratiquement devenu, notre sapin de Noël à nous.

Marine sent monter imperceptiblement en elle, une pointe d’agacement. Elle tente maladroitement d’évoquer la nostalgie de son enfance : « tout de même, je reste très attachée à notre bon vieux sapin de Noël  ». Mais notre ami, complètement absorbé par sa passion des arbres s’emballe de plus belle : « Vous savez, ce n’est pas un sapin, mais un épicéa, et il nous est arrivé en des temps très anciens, de l’Europe de l’Est ! »

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C’en est trop, le sourire de notre blonde devient crispé, mais bon sang quelle idée à la noix de passer son après midi avec cet olubrius dont elle se demande s’il n’est pas en train de se payer sa tête. Tant pis, elle doit réagir, elle n’est pas femme à s’en laisser compter, « n’avez pas aussi des arbres un peu plus français à me montrer ? » s’entend-elle demander au jardinier. Un moment surpris par cette question inhabituelle chez les amoureux des plantes, notre homme reste plein d’enthousiasme et de bonne volonté. « Bien sûr, bien sûr, rassurez vous, ils sont tous là aussi, les frênes, les charmes, les tilleuls, les peupliers ». Passant sous les branches rafraichissantes d’un marronnier, en ce mois de juin et ses premières chaleurs, notre homme, un peu farceur, précise à Marine que bon nombre d’entre eux ont acquis depuis longtemps la nationalité française, bien que leurs origines soient très loin d’ici. Voici enfin le coin des chênes, que Marine s’empresse de reconnaître, rassurée, mais l’impertinent se sent pousser des ailes : « Oui, hein, ils sont magnifiques, n’est-ce pas, mais alors nous sommes vraiment embêtés ces derniers temps, par une prolifération de glands ! »

Marine ne sait pas si c’est du lard ou du cochon. Tant pis, elle en a vu d’autre, ce n’est pas un petit gardien de parc qui va lui en imposer. Et puis la foule est là, qui n’en perd pas une miette, alors qu’importe, elle ira jusqu’au bout. Après tout, cet homme semble connaître pleins de choses, alors profitons-en pour nous détendre en nous instruisant. « Monsieur le jardinier » dit-elle, candide, « pourquoi pour constituer un parc, avons-nous besoin d’aller chercher des essence aux quatre coins de la planète ? »

« Eh bien, voyez-vous, Madame Le Pen, il se trouve, qu’en France, et en Europe, nous sommes particulièrement pauvres en matière de diversité botanique. Vous avez appris à l’école que la terre a subi des périodes de grandes glaciations. Certaines essences ont trouvé refuge plus au sud, mais beaucoup n’ont pas survécu, piégées dans leur retraite par des barrières naturelles telles que les Alpes, les Pyrénées, qui leur ont été fatales. Sur d’autres continents, en Amérique, en Chine, les choses se sont mieux passées, et nous pouvons aujourd’hui être  à nouveau une terre d’accueil pour tous ces arbres venus d’ailleurs. Regardez le sapin de Douglas, il nous vient d’Amérique du Nord, c’est notre première essence de reboisement en France, et il nous fournit des charpentes formidables ! »

Marine est circonspecte, ce petit jardinier s’avère être un client sérieux, tout auréolé de sa philosophie bien végétale. « Tout de même, nos essences indigènes sont bien mieux acclimatées sous nos latitudes ! » rétorque t-elle.

« Ah vous savez, le mot indigène, c’est très compliqué avec les arbres. Regardez le douglas, dont je vous parlais à l’instant. On sait aujourd’hui qu’il était présent chez nous, il y a douze mille ans, alors indigène, pas indigène ? Toujours est-il que maintenant qu’il se régénère naturellement dans nos forêts aujourd’hui, nous le considérons comme autochtone, c’est notre critère à nous, forestiers, vous comprenez ? »

Marine comprend trop bien, on ne l’y reprendra plus à venir s’aventurer dans la complexité du monde végétal, réintégrons le plus vite possible le monde des humains, je maîtrise beaucoup mieux pense t-elle en son for antérieur. Mais il lui reste une dernière carte pour faire ravaler sa salive à ce farfadet de « je sais tout ».

 «Excusez moi, mais il y a parfois de sacrés problèmes avec des arbres qu’on a fait venir de l’étranger, ça ne se passe pas toujours très bien. Qu’auriez- vous à dire sur tous ces palmiers qui meurent sur la côte d’Azur, et les platanes un peu partout en Provence, tous ces arbres auraient peut-être mieux fait de rester dans leur pays d’origine. »

« Vos remarques sont très justes Madame Le Pen, les choses ne se passent pas toujours bien. Mais les arbres n’y sont pas pour grand-chose, le problème c’est qu’on a concentré des arbres de la même essence en grande quantité, dans les mêmes endroits. Le secret de l’équilibre dans la nature, c’est la diversité, le mélange des essences, ça fait des siècles qu’on le sait, et pourtant, on recommence toujours les mêmes bêtises, absurde, vous ne trouvez pas ? »

« Eh bien c’était passionnant, Monsieur le jardinier, c’est pas qu’on s’ennuie, mais là, il va falloir que j’y aille, j’ai un métier moi aussi. Enfin, nous avons de la chance de faire tous les deux un travail qui nous passionne. » Après avoir serré pas mal de pognes, Marine remonte dans sa voiture en se disant que ce gars est vraiment payé à rien faire, ça lui laisse trop le temps de réfléchir. Quant à notre jardinier, il regarde partir la voiture en se demandant  quel est exactement le métier de Madame Le Pen.

Bon, je ne regrette pas le choix du texte, avec une BD, je ne serais pas couché ! Merci à toi d’avoir tenu les trois pages. A bientôt pour d’autres aventures végétales.