Forestier,

On a pu me dire, tu te disperses trop, ça part dans tous les sens. Bon, ce n’est pas non plus un journal lu par des milliers de lecteurs, ce blog, c’est quand même, avant tout, un truc à se faire plaisir, à raconter tout ce qu’on veut !

Ceci dit, bon prince, je me suis dit que, n’ayant pas de comité de rédaction, je pouvais cependant adopter une ligne rédactionnelle, ouah ! Après tout, la présentation du blog, parle de forestier, d’arbres, et tout ça. Donc, ça pourrait être un fil conducteur, bref un concept, ouais pas mal, je pourrais en faire une sorte de hulotte du blog, le journal intime de l’homme des bois. J’y crois pas trop me connaissant, mais faisons un effort.

Fidèle à cette nouvelle « ligne rédactionnelle », je vais donc vous parler aujourd’hui du forestier, qu’est-ce que c’est un forestier, hein dit, Enzo, môme qui traine là dans la rue, c’est quoi, un forestier. « C’est le monsieur qui s’occupe des forêts ». Bien Enzo, c’est bien. Alors maintenant, ça veut dire quoi, s’occuper ? En fait, c’est un vrai travail de feignasse. Il plante les arbres ? Non, ça c’est le planteur. Il coupe les arbres ? Non, ça c’est le bucheron. Il fait les chemins pour aller chercher les arbres alors ? Non, ça c’est le bulldozer, le forestier, il y connait rien en bulldozer. Pas la peine de continuer, ne cherchez pas, le forestier, il n’en fout pas une ramée. Il surveille tous ceux qui bossent et puis, il regarde les arbres pousser.

Un jour, ya des mecs dans les hautes sphères qu’ont décidé que tant qu’à rien faire, ils pouvaient  faire ça sur une plus grande échelle. Les nouveaux forestiers doivent donc maintenant surveiller de bien plus grandes superficies. Ils doivent avoir une mémoire formidable, se repérer sur de très grandes étendues, faire des cartes, lire des cartes, et ne pas se perdre dans la forêt.

A certain, surtout dans le « privé », on leur a dit depuis bien longtemps, que surveiller, ça nourrit pas son homme, alors en fait, ils courent un peu partout pour trouver du bois, car si les forestiers sont là, c’est pour qu’on ait de belles forêts certes, mais c’est aussi pour qu’elles produisent. Les forestiers ont toujours eu du mal avec ça, ce sont des hommes de nature, des promeneurs, des contemplatifs, alors les usines de papier, les scieries, ça les passionne un peu moins.

Le forestier est comme son arbre, il vit sur le long terme, il garantit la pérennité, l’avenir, transmet à ses successeurs un capital aussi correct que celui qu’il a trouvé en arrivant. C’est tout simplement un gestionnaire.

Présenté comme cela, ce profil ne convient pas à beaucoup de forestiers. Ce rôle de gestion n’est en fait le travail que de quelques uns. En plus, une fois qu’on a défini se qu’on allait faire dans les cinquante ans qui viennent par exemple, on n’y revient pas tous les quatre matins. On se voit mal dire aux arbres de changer régulièrement leur façon de pousser. Cette tâche est donc confiée à quelques grands manitous, et ne nécessite pas non plus des connaissances techniques extraordinaires. Quant aux autres, ils doivent surtout se contenter d’appliquer des directives, et puis donc surveiller les travailleurs manuels. Ce côté, « garant de l’espace naturel », on le ressent surtout quand on travaille pour des forêts publiques ; elles peuvent appartenir à l’état, les communes, les départements. Dans ce cas, on est vraiment responsable d’un espace collectif, soucieux d’assurer la survie des espèces, végétales et animales, y compris la nôtre. Dans le privé, c’est un peu moins vrai. Le véritable forestier, c’est le propriétaire, le « technicien forestier » se retrouve plus avec un rôle de « commercial » du bois, bien que, parfois, il soit un « conseiller » au près du propriétaire, pour l’aider dans son travail de forestier.

Ce technicien forestier, que nous rêvions d’être quand nous étions enfant, parce que nous étions des mômes à courir les bois, ils nous fait un peu moins fantasmer aujourd’hui, quand nos outils de travail deviennent surtout la voiture, le téléphone et la calculatrice. Il pourrait pourtant être passionnant. Organiser ce merveilleux challenge, de permettre de trouver à l’homme dans la forêt de quoi se chauffer, construire des meubles, des maisons, assurer ses besoins en papier, entre autre du papier pour ses besoins, et dans le même temps, garantir l’intégrité de notre espace et le transmettre à la génération suivante. Le forestier a toutes les cartes en main pour devenir un sage, ce qu’il est bien souvent, on ne côtoie pas toute sa vie durant, nos grands géants silencieux sans en recueillir quelques fruits de réflexion si rares. Le voici aujourd’hui cerné entre des ayatollahs voyant la nature comme un sanctuaire, et des industriels regardant les forêts comme des champs de patate.

Le forestier se doit donc d’être un modéré, un peu sourd aux modes et aux passions, bien peu dans l’air du temps somme toute. Peu importe, il sait que notre génération ne sera plus là dans quelques décennies, les arbres dont il s’occupe, oui. Quand à nous, pauvres pécheurs, nous aurons quand même, malgré nous, accompli une dernière bonne action : devenir de l’humus.

 

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